Quand :
18 mars 2021 @ 10 h 07 min
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2021-03-18T10:22:00+01:00

Le 11 mars dernier, face à l’Hôtel-de-Ville de Coutances et à l’occasion de la journée nationale en mémoire des victimes du terrorisme, les élus municipaux se sont réunis pour unir leurs pensées envers ces victimes. L’hymne nationale en hommage aux victimes du terrorisme a retenti, des bougies ont été allumées, les noms de 284 victimes ont été lus. Retrouvez ci-dessous le discours de Christian Savary, Adjoint à la culture et à la mémoire :

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Le jeudi 11 mars 2004, principalement en gare d’Atocha à Madrid, 10 bombes explosent dans des trains de banlieue au petit matin. Près de 2000 personnes sont blessées. 191 sont tuées. Parmi ces victimes, Marion Subervielle, 30 ans. Marion travaillait à la Bibliothèque Nationale de Madrid. Elle était la maman d’une petite Inès, 10 mois. Aujourd’hui Inès a bien grandi et fait ses études au lycée Français de Madrid conservant ainsi un lien avec sa langue maternelle tandis qu’elle vit, seule avec José Luis son père, dans une banlieue nord de la capitale espagnole.

Le jour même le Parlement européen étudiait une proposition de faire du 11 septembre une journée de mémoire aux victimes du terrorisme. Immédiatement, la journée du 11 mars s’imposa alors et en devint la journée européenne.

En France, c’est en 2020, le 11 mars dernier, que fut célébrée pour la première fois, sur l’esplanade du Trocadéro à Paris, une journée nationale en hommage aux victimes du terrorisme et aujourd’hui, à Coutances, face à notre mairie, devant notre parvis, agora qui avait vu se rassembler plus de 10.000 personnes le 11 janvier 2015, plus de 10.000 personnes unies par un même rêve, celui d’une République libre, solidaire, fraternelle et laïque, unies par un même élan pour raviver la flamme de la liberté, tant d’expression que de conscience, unies par le souvenir du traumatisme et de la blessure profonde de ces 3 jours d’hiver qui ensanglantèrent notre intimité citoyenne.

Se souvenir. Se souvenir sans relâche, ensemble. Nous dirons les noms, nous nous souviendrons des visages. « Je ne veux pas qu’on les oublie. Ce n’est pas le nom des assassins, ce sont ceux des victimes dont il faut se souvenir » nous dit Yaffa Monsonégo, la maman de Myriam dont l’innocence a croisé la route de la barbarie dans la cour de l’école Ozar Hatorah de Toulouse le 19 mars 2012. Myriam n’atteindra jamais les 9 ans qui nous séparent désormais de son assassinat, de son exécution. Myriam, essayant dans un geste désespéré d’échapper au tueur qui la rattrape par les cheveux et l’abat, froidement, d’une balle dans la tête, reproduisant ce geste sinistre des assassins des einsatzgruppen de 1941, nous rappelle justement Robert Badinter.

Se souvenir de Charb dont le crayon dessinait sans complaisance mais toujours avec force et humour les travers de notre monde, lui qui n’a jamais renoncé à la liberté d’expression face aux menaces et fatwas en tous genres, face aux accusations grotesques, aux calomnies, et qui le paya de sa vie, un  mercredi de janvier 2015, le 7,  avec tant de ses amis.

Se souvenir de Lola Ouzounian, 17 ans, qui respirait la joie de vivre en ce 13 novembre au Bataclan et à travers elle, de cette jeunesse foudroyée. Dans la nuit son père, Eric Ouzounian, cherche désespérément des nouvelles de sa fille. Lola sera parmi les dernières victimes identifiées. Eric Ouzounian déclare alors « Souvenons-nous que l’instruction, l’humanisme, la culture, sont les meilleurs outils contre la barbarie. » Lola, dont les racines arméniennes portaient déjà une mémoire douloureuse et meurtrie, était assurément un rempart contre cette folie criminelle.

Se souvenir de Mino, Mino Razifitrimo, 31 ans, qui pour le 14 juillet 2016, emmena ses filles de 4 et 6 ans sur la Promenade des Anglais à Nice pour célébrer notre fête nationale et n’en revînt jamais, frappée par ce camion devenu instrument de mort. D’origine Malgache, établie à Nice depuis 2004, Mino est éternellement un visage de la France.

Se souvenir du Père Jacques Hamel assassiné, égorgé, pour ce qu’il représente, la foi, la charité, le don de soi, le matin du 26 juillet 2016 à Saint Étienne du Rouvray, dans son église, en pleine célébration.

Se souvenir de Xavier Jugelé, 37 ans, abattu le jeudi 20 avril au soir sur l’avenue des Champs-Élysées à Paris, lui-aussi pour ce qu’il représentait, la police nationale, qui jour après jour, protège la nation de cette barbarie terroriste. Son compagnon disait de Xavier que la tolérance, le dialogue et la tempérance étaient ses meilleures armes. Ce sont aussi nos armes, celles de la civilisation.

Se souvenir de Laura et Mauranne, Laura Paumier et Mauranne Harel, les deux cousines, égorgées en gare Saint Charles à Marseille le 1er octobre 2017. Étudiantes en médecine et en soins infirmiers, elles avaient toutes les deux décidé de vouer leur vie aux autres, de sauver des vies, de donner la vie. A 20 ans, ces désirs et ces sourires ont  été effroyablement arrachés.

Se souvenir d’Arnaud Beltrame, ce gendarme, qui, à Trèbes, le 23 mars 2018, s’est substitué à une jeune femme otage, qui a donné sa vie pour en sauver une autre, dans un acte héroïque exceptionnel, incarnant une France certes vulnérable mais debout face au terrorisme, incarnant l’honneur de toute une profession et d’une vocation, celle de servir et de défendre.

Se souvenir de Bartek,  «un oiseau coloré qui chantait, dansait. On voulait l’avoir, le garder, mais en cage, il aurait été malheureux» dit de lui Ula une amie. Des amis, Bartek en avait tant. On disait de lui qu’il était Strasbourg. Bartek avait 38 ans. Insaisissable, il était toujours en retard, toujours retenu par un projet, une rencontre, sauf le 11 décembre 2018, où c’est la mort aveugle et insensible qui était en avance. Les pistes cyclables de Strasbourg sont désormais orphelines de son vieux vélo jaune.

Se souvenir de Samuel Paty, l’enseignant, l’éveilleur de consciences qui ne transige jamais avec la liberté d’expression, cette valeur civique sans laquelle nos vies ne valent rien, décapité devant son collège le 16 octobre dernier à Conflans Sainte Honorine à l’âge de 47 ans, nous laissant pétrifiés face à tant d’horreur, face à tant de haine, cette haine diffusée et relayée sur les réseaux sociaux jusqu’à armer le bras de l’assassin, du terroriste. Samuel Paty fait partie de ces hommes occupés à répandre la vérité, se dévouant à poursuivre les préjugés, mettant sa gloire à détruire les erreurs populaires, manière indirecte mais si périlleuse et utile de servir au progrès des connaissances humaines comme nous l’enseignait Condorcet.

Se souvenir d’Imad, Imad Ibn Ziaten, dont le sourire n’avait pas 20 ans, lui, le fils de Latifa, mère courage qui arpente tant qu’elle peut les écoles pour entretenir la mémoire de son fils, déployant des trésors de tolérance. Imad qui est mort debout, refusant de s’agenouiller devant celui qui, une semaine plus tard, assassinait froidement Myriam Monsonégo à Toulouse. Cela fait 9 ans, aujourd’hui, qu’ Imad survit dans nos pensées, que son sourire s’est figé pour une éternité qu’il nous appartient de rendre juste. Sa dignité nous engage, toutes et tous.

À travers ces 11 portraits, ces 11 mondes assassinés, engloutis, anéantis, ces 11 mondes qui tenaient toute leur place dans l’humanité, qui ont vécu et existé, agi et créé, qui ont procuré tant de bonheurs, de sourires, de réconforts, dont chaque regard était un ravissement pour les uns, chaque parole un enchantement pour d’ autres, c’est à nous, hommes et femmes libres, qu’il appartient de faire en sorte qu’il en reste quelque chose, d’en rappeler sans cesse les voix, les éclats de rire, les accents mais aussi les talents, les espoirs et les rêves en ce 11 mars. Et à travers ces 11 mondes anéantis, ce sont des centaines de  mondes anéantis en France depuis maintenant 25 ans que nous honorons aujourd’hui, des milliers de mondes anéantis au-delà de nos propres frontières, parmi lesquels, là aussi, des centaines de Français, celui de Marion à Atocha le 11 mars 2004 mais aussi ceux de Léo, Charline, Myriam, Nadifa, Stella et Antonin, 6 jeunes Français à l’image de notre pays, engagés dans des actions humanitaires au Niger avec l’ONG Acted, assassinés avec leur chauffeur Adoulkari Gamatché et leur guide Boubacar Souley le 9 août dernier . Tous ces mondes ont été anéantis par le terrorisme islamiste, par une idéologie mortifère, antisémite et totalitaire nourrie de fondamentalisme religieux qui ne supporte aucune de nos valeurs, qui rejette notre démocratie, qui maudit la laïcité, notre capacité à vivre ensemble avec nos différences, une idéologie qui ne sait pas rire, qui ne sait pas chanter, qui ne sait pas danser, qui ne sait pas rêver, qui ne sait pas aimer, qui ne construit rien sinon la mort et la désolation comme d’autres en leur temps, qui n’espère que l’apocalypse et qui la sème de façon aveugle et lâche partout où elle passe.

Les victimes, ce sont aussi, les familles, ces enfants privés de leurs parents, ces parents privés de leurs enfants, ce sont les proches, ce sont les amis, ce sont les multitudes de blessés qui tentent autant qu’ils le peuvent de se reconstruire. Dans Le Lambeau, Philippe Lançon pose avecjustesse ce que représente l’attentat pour le rescapé, lui qui a vu, le 7 janvier, son univers s’effondrer dans les locaux de Charlie Hebdo, lui qui a vu les morts qui se tenaient presque par la main.

« L’attentat, nous dit-il, a mis des vies au cœur de la mienne au moment où la plupart d’entre elles ont disparu.

C’est comme un souvenir pour les survivants ; plus utile encore pour les revenants, ceux qui, n’étant pas plus morts que les autres, sont allés suffisamment loin ailleurs pour n’être plus tout à fait de retour ici, dans le monde où chacun continue de vaquer à ses occupations comme si la répétition des jours et des gestes avait un sens linéaire, établi, comme si ce théâtre était une mission. Les revenants liraient leurs notes, regarderaient vivre les autres, frotteraient leurs souvenirs et leurs vies. Ils compareraient le tout dans l’étincelle produite et, en s’y réchauffant, ils se rappelleraient peut-être qu’un jour ils ont vécu. »

Je crois que c’est de tout cela qu’il convient de se souvenir, sans n’en rien occulter, de regarder ces mondes en face, avec compassion et avec détermination pour construire une unité, un rempart, une connaissance voire une conscience qui nous préservent dans nos vies, dans nos mondes que nous construisons jour après jour notamment pour eux. Le terrorisme est abject. Rien, absolument rien, ne peut justifier, excuser, d’une façon ou d’une autre la destruction de ces vies et de ces rêves. Face à cette terreur, il n’y a pas de mais possible. C’est la nation rassemblée qui, dans la sérénité des lois de la République, fait chaque jour œuvre de vigilance, de mémoire et de résilience. Aujourd’hui à Coutances, en disposant symboliquement des bougies allumées sur nos fenêtres, c’est la lumière qui éclaire la mémoire de celles et ceux qui sont tombés, la lumière d’un peuple qui sait d’où il vient et qui connaît le prix de la liberté. Ce faisant nous inscrivons solennellement notre ville dans le monde de la vie. Cette lumière renvoie le terrorisme dans l’obscurité qui est la sienne, une obscurité qui ne doit s’inviter ni dans nos jours, ni dans nos nuits. Puissent désormais chacun de ces noms s’élever dans le ciel de Coutances, accompagner ces lumières, et réconforter, en se blottissant près d’eux, chacun de ces 284 mondes qui nous ont été injustement et impitoyablement enlevés.